A la mémoire de Yann Pican, Maxime Rassiat et Ruslana Vervelle

Une messe de mémoire

Messe à l’église de Saint-Eloi de Roissy-en-France

Il y a deux semaines aujourd’hui, nous avons perdu un équipage remarquable.

Remarquable il l’était à plus d’un titre.
Par ses qualités professionnelles et techniques d’abord, sa rigueur, sa cohésion.
Par ses qualités humaines ensuite : Yann Pican, Maxime Rassiat, et Ruslana Vervelle étaient des personnalités riches, généreuses, ouvertes aux autres,
dynamiques, positives, droites, fondées sur des valeurs.
Enfin, par sa motivation, sa passion pour l’aviation et ce métier de navigant si à part.

Yann PICAN, le commandant de bord, né à CAEN il y a 45 ans, a très tôt vouluêtre pilote ; il a fait ses débuts à l’aéroclub de CAEN tout en poursuivant des études universitaires en mathématiques et physique – qui ne le passionnaient guère et qu’il a interrompues pour rentrer dans l’Aéronavale. Pilote de liaison d’abord, sur Embraer Xingu et Falcon 10, puis affecté ensuite à la surveillance maritime, sur Guardian dans le Pacifique, et sur Falcon 50 sur lequel il avait acquis une grande expérience, il a alors rejoint UNIJET il y a 4 ans. Il a quitté la Marine avec le grade de lieutenant de vaisseau. Yann  avait 6500 heures de vol dont 1500 heures sur Falcon 50.
Il faisait tout à fond.Il était toujours jovial et pratiquait volontiers l’autodérision. Excellent manœuvrier, une vraie « patte de pilote » dans le
jargon, doué d’une grande confiance en lui,il était également très perfectionniste et toujours volontaire pour partir en mission. Yann avait 3 passions, 4, peut-être devrais-je dire : par ordre chronologique, l’aviation, sa femme Carole, rencontrée au Lycée alors qu’ils étaient adolescents, et, conséquence  de cette seconde passion, trois adorables filles –Pauline, 20 ans, Juliette 17 ans, et Marianne 13 ans, qui étaient tout pour lui ; lui était tout pour elles.

Dernière passion : Johnny Halliday, dont je ne crois pas qu’il ait manqué le moindre concert. UNIJET a eu l’occasion d’effectuer un vol pour le compte de son idole il y a un an ; pour taquiner Yann,  nous lui avons laissé croire que, craignant qu’il ne perde ses moyens, cette mission serait confiée à un autre pilote !

Yann était le commandant de bord idéal pour Maxime RASSIAT, ce dernier se nourrissant de l’expérience de son aîné. Maxime avait 28 ans ; né à Paris, il était fils unique.
Il a fait toute sa scolarité à Fénelon et entrepris sans passion une licence de physique à Jussieu, tout en prenant des cours de pilotage à l’aéroclub de
Pontoise. Très vite il a su convaincre ses parents de sa vocation, s’est inscrit à l’Institut Mermoz pour son pilote de ligne théorique, puis à l’EPAG, où étaient formés les cadets d’Air France, pour la partie pratique du Pilote professionnel et de l’IFR.
Avec l’aide de ses parents, il finance lui-même une qualification Cessna CJ2, puis, après quelques missions à la vacation pour gagner en expérience, il se présente chez UNIJET  début 2011, avec le strict minimum d’heures de vol.

Au moment de la sélection nous n’avons pas hésité : Maxime est résolument sorti du lot.

La sélection de jeunes pilotes se passe de la façon suivante : on installe dans un simulateur d’avion d’affaires qu’ils ne connaissent pas deux jeunes candidats ; ceux-ci doivent à tour de rôle assurer la fonction de pilote avec l’aide de leur binôme. On teste d’abord leur capacité à organiser leur travail malgré leur peu de connaissance, mais on évalue également la façon dont leur partenaire apporte son soutien.

A cet exercice Maxime a excellé. Non seulement il a été très bon comme pilote en fonction, mais il n’a pas mesuré son soutien à son partenaire et néanmoins concurrent. Maxime c’était cela, la passion sans calcul, la générosité, l’altruisme, l’attention aux autres, la réserve sans timidité, et une excellente éducation. Aux yeux de ses amis il n’avait aucun défaut – à l’exception peut-être d’être fâché avec les horaires -. Même ce défaut-là nous ne l’avons pas décelé chez UNIJET tant était grande son envie de voler lorsqu’il était désigné pour une mission. Maxime avait 1500 heures de vol dont 200 sur Falcon 50.

Ruslana Vervelle, l’hôtesse, était née en 1975 à Ternopil en Ukraine, à 400km à  l’ouest de Kiev. Après des études de langue ( elle parlait 6 langues
couramment) forte de sa connaissance du russe, elle s’expatrie comme interprète,d’abord en Pologne, puis à Ténérife, Canaries. Il y a 13 ans elle y
rencontre son mari, Patrick.
Ruslana a été recrutée comme hôtesse de l’air, il y a 8 ans, par la compagnie charter française X L Airways, dont elle était devenue un peu l’image,
puisqu’elle assurait tous les vols inauguraux avec journalistes.
Ruslana était également employée par Unijet à la vacation, en particulier pour les vols vers les pays de l’Est, compte tenu de ses capacités linguistiques en russe, polonais et ukrainien. Sans doute avait-elle besoin de la relation privilégiée avec les passagers, que seule l’aviation d’affaires offre.
Ruslana travaillait dur pour remettre en état, avec son mari, une vieille maison dans l’Aveyron, où elle retrouvait ses racines terriennes.Très attentive à ses passagers, très exigeante sur la qualité du service, elle était gaie, enjouée, volontaire et courageuse.

Cet équipage était remarquable, car il alliait les compétences techniques et professionnelles nécessaires, à des capacités relationnelles et humaines
essentielles dans l’aviation d’affaires. Le nombre impressionnant des amis accablés aux funérailles de chacun d’eux en disait très long à cet égard.
Leur disparition entraine une perte immense pour leur famille et leurs
proches ;  elle constitue également une très grande perte pour chacun d’entre nous et pour notre société – dont ils représentaient l’avenir.

Cet accident nous rappelle que le risque zéro n’existe pas, que sous son apparente facilité, banalité même, le transport aérien utilise des outils
complexes : les avions, que ceux-ci évoluent dans un environnement hostile – la vitesse, les températures extrêmes, l’air raréfié diminuant la portance, les conditions météorologiques en l’air et au sol parfois difficiles.
Tous les risques liés à cet environnement sont couverts par des précautions, les procédures, des manuels, de l’entraînement, de la vigilance, mais une faille est toujours possible. L’impondérable, l’imparable, existeront toujours. C’est pour cela que l’aviation fait encore rêver, que certains décident d’y consacrer leur vie avec passion, qu’il y a chez les navigants le sentiment d’appartenir à une communauté à part et d’exercer un métier particulier où la contemplation des beautés naturelles vues du ciel,  la forme des nuages, la nuit tombant sur la terre scintillante , la pleine lune sur l’océan va de conserve avec une extrême vigilance, et l’anticipation permanente du risque.
Cet accident nous rappelle également que l’activité est devenue si complexe qu’il nous est impossible de tout dominer, que nous sommes obligés de nous appuyer sur une chaîne de domaines de compétences : les constructeurs des avions en amont, les aéroports et les services qui y interviennent, le contrôle aérien en route, etc…en aval. Il suffit que l’un des maillons de cette chaîne  lâche pour que les efforts accomplis dans tous les autres domaines soient réduits à néant.

La sécurité dans l’aviation a certes fortement progressé. Cependant des progrès importants restent à faire.
C’est pourquoi je suis persuadé que la disparition de Yann, de Maxime, de Ruslana, et de Christophe de Margerie, leur passager prestigieux, à la personnalité si attachante, ne sera pas vaine. Les procédures sur l’aéroport de Vnukovo seront modifiées ainsi que la qualité du matériel et des liaisons radio, la formation et les contrôles du personnel. D’autres aéroports en Russie ou ailleurs, souffrant des mêmes maux, bénéficieront de ces améliorations, des vies humaines seront épargnées.

La disparition de nos camarades ne sera pas vaine car nous avons découvert, à l’occasion de ce drame, qu’UNIJET n’était pas seule avec sa peine, que le groupe LUXAVIATION, que nous avons rejoint au début de l’année, s’était montré totalement solidaire, nous avait fourni toute l’aide nécessaire, avait partagé notre émotion. Nous avons découvert que la famille UNIJET s’était élargie.

Enfin cette disparition ne sera pas vaine car elle vient nous rappeler, si nécessaire, les exigences de notre activité qui ne souffre ni la négligence, ni la
moindre faute d’inattention, ni le laisser-aller, ni la paresse intellectuelle, lorsque la sécurité peut être en jeu, et qu’à cet égard jamais la garde ne doit
être baissée.
Nous sommes fiers de nos camarades, montrons nous dignes d’eux.
Roissy-en-France , le 3 novembre 2014

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